Entretien pour « Interlignes »

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« Jan Karski » (podcast)

Autour de « Prélude à la délivrance » : François Meyronnis à Bruxelles (20 mars)


Éclaircissement sur l'extermination en cours









Yannick Haenel à propos de « Cercle »


La mort française, 26 décembre 2001

Yannick Haenel
Stéphane Zagdanski

Jouissance infinie du langage, 6 avril 2002

François Meyronnis
Stéphane Zagdanski




Autour du néant, 30 août 2002

François Meyronnis
Jean-Hugues Larché

Autour de Ligne de risque, 6 mai 2003

avec
Yannick Haenel
François Meyronnis
Stéphane Zagdanski

Autour de l'Ereignis, 3 mars 2005


avec
Gérard Guest
Frédéric Badré
Jean-Hugues Larché
François Meyronnis
Stéphane Zagdanski
A l'ombre de l'impensé
François Meyronnis et la subversion




Peut-on être subversif dans le monde de la réduction planétaire qui a programmé l'évidement humain et de proche en proche la disparition du vivant ? Y a-t-il devant le nihilisme mortifère une autre voie que celle de l'insensé et l'insensible ? C'est le propos et la gageure de L'Axe du Néant de François Meyronnis, petite somme de détresse, enquête audacieuse sur la sombre lumière qui irradie au-delà du désastre.

Avançons l'hypothèse qu'avec et depuis Platon toute la métaphysique a jeté, au nom du principe de non-contradiction, une chape de plomb sur la pensée, qu'elle a exclu de l'horizon de l'être et des étants la pensée de leur foyer dérobé, le néant, le vide, le « point diamanté (qui est) celui de la jouissance (en chacun) du temps ». Pour le coup, le néant n'est pas le non-étant, mais le rien, la vacuité, qui pour l'appréhender commande un changement d'axe. D'un côté, il y a le nihilisme, « chiffre secret » de l'histoire et de la métaphysique, en aval et en amont la « thanatocratie orbiculaire » comme mise en réseau du monde, des êtres et des choses, à savoir donc leur dépréciation, leur marchandisation, leur recalibrage spectaculaire et cybernétique, et maintenant leur pure et simple effacement. De l'autre, en regard, le retrait de l'être, le néant - l'être même de l'être - occulté, la liberté interdite, la vérité comme moment, éclair et jaillissement, de plus en plus illusoire dans le règne du faux universel. Il y a la disparition programmée du singulier, de toute singularité, pour l'avènement du communitarisme planétaire. Il y a l' « il y a » de ce qui n'a plus ni passé ni avenir mais baigne dans un maintenant tyrannique et perpétuel, qui est l'autre nom de la mort.

Pourtant le nihilisme n'est pas rien, il est plutôt le mépris du rien, le refus de penser l'essence du rien qu'est le néant, qui, à son tour, et contre l'ontologie, n'est donc pas le non avenu ou le simple contraire de l'étant, mais sa chance, le lieu même où peut se manifester la vérité. Penser le nihilisme, c'est penser ce lieu comme ce qu'intrinsèquement il abhore, ce lieu de lumière et de nuit où s'ouvre la pensée plus loin qu'elle même, ce que François Meyronnis appelle « la pensée de derrière ».
La pensée de derrière jalonne l'histoire elle aussi. François Meyronnis en récole certaines épiphanies qu'il appelle volontiers « scissionnistes »: entre autres le mouvement Dada, la pensée chinoise, Parménide, Hegel, Heidegger, Lautréamont, Rilke, Sartre, Bernhard, Lamarche-Vadel, Paulhan, Rimbaud, Artaud, « la camarilla vénitienne » de Luigi Manzini. A chaque fois, une brèche est ouverte, une lisière atteinte, une insurrection réussie, une écriture et une pensée tourbillonnaires poussées à l'excès, une jouissance offerte dans « le calme foudroyant du néant ».
Accéder au néant, à son point spiralé et tournoyant, ne peut se faire que dans le langage et plus exactement dans la parole. C'est « extraire le langage du milieu du langage et recueillir ce qu'il y a en lui d'irréductible; ce que les védiques nomment le brâhman », c'est encore retourner la parole pour que, l'étant pris en écharpe, la parole parle. Ainsi, sous le langage un autre langage, sous la parole l'autre de la parole, la mer alliée avec le soleil, l'amour, l'extase, « l'affirmation dionysiaque du monde ». Pas étonnant que sautent les anciennes catégories, que le temps se révèle dans toute son épaisseur et sa densité, que la mort même fonde sur son inanité la liberté et la chance de celui qui sait voir.
Contre la théologie de la mort (mourir la mort, vivre le mourir et le vivre à jamais, pour paraphraser Kierkegaard), il convient de se ressourcer à l'ombre de l'impensé qu'est le néant.
Mettons qu'il s'agisse, comme dans le tantrisme, de retrouver le « le point sonore » entre souffle et parole, « le point - étincelle irradiant » où jouit le corps, sort de ses limites et rejoint le point zéro du vide: « A partir de celui-ci, élargissement. Les terrasses du possible montrent leurs brasiers. Eventualité d'une rénovation radicale de ce qui existe, y compris du corps singulier auquel la naissance attache chacun. Ce point est l'axe même du néant. »
Cette dernière phrase, écrite dans le texte en majuscules, rappelle une autre transformation, taoïste celle-là, qui parle du souffle, de l'énergie du yang sans commencement ni fin que le mystique, pour se transfigurer, « nourrit » en soi.
Peut-être arrive-t-il ce qu'il advient au jeune homme tiré par les cavales dans le Poème de Parménide, d'atteindre le « coeur sans tremblement de la vérité ». Or, il n'y a de subversif que la vérité.

In: Bücher - Livres. Supplément du Tageblatt. n°7. (18.07.2003). p.10